Et si nous « crackions » enfin le sujet de la diversité Hommes/Femmes en entreprise ?

Juste avant de faire une conférence, je demande au DG s’il y a une actualité particulière, « Rien de particulier, vous pouvez parler de tout. Faites juste attention au sujet hommes/femmes, il est particulièrement sensible donc je préfère que vous ne l’évoquiez pas ».

Waouh, parmi tous les sujets en entreprise, le boum de l’entrepreneuriat, les nouvelles technologies, la perte de sens, la bureaucratie, le désengagement, les burn-out, le plus brulant serait celui-ci ? A tel point qu’il serait préférable de ne plus en parler ?….

Nous sommes dans une impasse sur ce sujet et depuis longtemps. Le sujet est grave, je ne vais pas reprendre les chiffres d’inégalité de salaires, de sous représentativité des femmes aux postes de direction etc… (Et bien sûr je me borne ici au terrain de l’entreprise…). Depuis des décennies, les lois, les actions sont nombreuses. Et globalement nous faisons du sur place. Mon expérience (20 ans en RH et moi-même maman de 4 enfants) m’a montré que, malgré la sincérité des intentions, beaucoup d’initiatives ont eu pour effet d’attiser les flammes…

Nous avons deux camps qui s’affrontent : la moitié de la population planétaire face à l’autre moitié.

Et oui, nous sommes parvenus à un stade où nous n’osons même plus en parler librement comme ce DG. Il n’est ni trouillard, ni retord, ni malhonnête, il n’a juste pas les mots. Comme dans toutes ces discussions sur les salaires, les promotions etc… où beaucoup se limitent au discours « officiel » et taisent leurs questionnements intérieurs. Nous tous, nous n’avons pas le langage face à ces problèmes qui sont de l’ordre de l’inintelligible et du non catégorisable. Nous peinons à comprendre avec nos catégories mentales, nos modèles mentaux.

Et faute d’en tenir compte, nous regardons le sujet de la diversité avec les modèles mentaux masculins ! Nous partageons presque tous une représentation masculine du pouvoir et de la réussite, souvent sans même en être conscients. Tout simplement car c’est celle qui prédomine en entreprise depuis toujours. Naturellement ou plutôt automatiquement, nous voulons aider les femmes à conquérir le pouvoir, à obtenir les mêmes armes que les hommes : assertivité, capacité à mettre ses compétences en avant, oser y aller même si on n’est pas sûr à 100% etc…. Je viens de voir un article sur twitter « How to be assertive without being called a bitch ?”…non mais allô quoi?…

Et si, au lieu de chercher à comprendre pourquoi les femmes sont « bloquées » par ce plafond de verre, de définir une cible de femmes dirigeantes et un plan pour l’atteindre , nous cherchions plutôt à élaborer une vision de ces problèmes qui élargisse le champ des possibles?

N’est-ce pas l’idée même d’analyser les causes, de définir une cible et un plan qui pose problème ?

En effet, par le passé, dans un monde à la réalité stable, les entreprises n’ont pas eu besoin de se poser la question du rapport à la réalité et ont pu fonctionné en définissant un but (un idéal) et un plan pour l’atteindre. Aujourd’hui, dans un monde à la réalité à l’évolution brutale, rapide et inattendue, les entreprises doivent disposer d’une clé de lecture et d’action pour rester en lien avec la réalité du monde : cette clé s’appelle les modèles mentaux, notre capacité individuelle et collective à nous représenter la réalité. Les modèles mentaux du féminin et du masculin concernent la population entière, s’ils sont pris en compte, ils deviennent un levier d’action décisif. L’équation a changé et devient bien plus utile pour l’entreprise :

Non plus comment puis-je faire pour avoir plus de femmes à des postes de direction ?

Mais comment puis-je profiter de la diversité des points de vue, en particulier le féminin et le masculin, pour que mon entreprise reste en lien avec la réalité du monde ?

Et bien en rendant explicite en en gérant ces points de vue, ces modèles mentaux ! Notamment les archétypes masculins et féminins. Un archétype est un modèle mental, une croyance partagés par la majorité des humains, une construction sociale depuis la nuit des temps qui nous agit malgré nous. Ce n’est pas une vérité absolue et universelle. Comme nous le rappelle Camille Froidevaux-Metterie, il est utile de « réfléchir le féminin et le masculin non pas comme deux concepts éternels disant ce que sont ou doivent être les femmes et les hommes mais comme deux types de subjectivité corporelle historiquement et socialement construits qui englobent d’innombrables variations individuelles. »

Ce n’est donc ni le genre, ni l’identité, ni les préférences. Cela nous amène non pas à dire « les femmes/les hommes sont….. » mais plutôt « Le féminin/le masculin aujourd’hui donne à penser à …. »

L’archétype du masculin relève de ce qui est actif, définir un but. Le féminin, ce qui est réceptif, accueillir la réalité. Comme l’illustre Françoise Héritier, les femmes voient leur sang couler, là où les hommes font couler leur sang.

Il n’est pas aisé de poser les archétypes de manière « neutre », sans tomber dans un jugement « bien ou mal ».

Pour le masculin, action n’est pas domination, le « je t’écrase ou je m’écrase ». « Accepter d’être démuni, faillible, sensible c’est s’extirper du cadre immémorial de la puissance masculine qui est pour beaucoup selon moi dans la perpétuation du schéma qui enjoint aux hommes de se saisir des corps féminins à disposition ». Monique Grande.

Pour le féminin, réceptivité n’est pas passivité. Camille Froidevaux-Metterie nous exhorte à en terminer avec des siècles de représentations d’un corps féminin disponible et offert, des siècles d’interprétations de la sexualité féminine dans les termes de la passivité et de la soumission.

Les femmes ont dû rester à leur place, puis prendre leur place et aujourd’hui je nous souhaite d’être à notre place. Mais ce n’est pas simple car l’organisation des entreprises, telles que nous les connaissons, découlant de l’organisation du clergé et de l’armée (et on s’étonne que les femmes ont du mal :)), les modèles mentaux masculins sont prédominants pour ne pas dire omniscients… La pensée quasi systématique, pour tous les acteurs, est de définir, en préalable à toute action, un but, une vision, une stratégie. Et cela a été très efficace pendant des décennies et la source de grands progrès pour l’humanité. Aujourd’hui, le monde change. La réalité est en mouvement permanent. Notre époque requiert une pensée à développer : le lien à la réalité. En d’autre terme, l’archétype féminin. Quand je parle de développer l’archétype féminin, il s’agit de ne pas tomber dans l’écueil d’une vision idéalisée du féminin. Le fantasme du pouvoir féminin représenté par la figure maternelle où tout le monde seraient gentils et baigneraient dans un confort régressif. Je parle bien de l’archétype féminin au sens de réceptivité, accueillir la réalité comme elle est et non comme on l’idéalise.

Voilà comment nous basculons d’une guerre des sexes stérile à un effort collectif d’élargissement des points de vue. L’effort d’équilibrer le masculin et le féminin au sein des entreprises et surtout en chacun de nous, cela s’appelle être humain. En gérant nos modèles mentaux, apprendre à déplacer nos rôles figés d’hommes et de femmes et notre représentation figée du pouvoir, de la réussite et de la performance. Le féminin est l’avenir de l’homme, de la femme et des entreprises.

Je suis optimiste car les frontières bougent. Bien sûr, ce n’est pas simple de s’affranchir de normes qui ordonnent l’humanité depuis les origines ou presque, mais si nous nous y mettons tous, ensemble, je me dis que c’est possible.

Alors commençons demain matin, en questionnant nos modèles mentaux.

PS : Le livre « Stratégie modèle mental – cracker enfin le code des organisations pour les remettre en mouvement » co-écrit avec Philippe Silberzahn, publié le 26 mai 2019, approfondit la notion de modèle mental en entreprise.

Source : Nombreuses et en particulier « Femmes solaires » de Paule Salomon (un ouvrage passionnant qui reprend l’histoire de la construction des archétypes féminins et masculins, de nombreuses certitudes volent ainsi en éclat !) et « le corps des femmes : la bataille de l’intime » de Camille Froidevaux-Metterie.

Béatrice Rousset – J’interviens avec ma société « Les possibilist » auprès des entreprises pour les aider à développer leur capacité de gestion des modèles mentaux / savoir jongler avec la notion de modèle mental… https://lespossibilist.com/a-propos/

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